37ème Fil: L’accouchement d’une ourse

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Aurais-tu vraiment préféré naître à cette l’époque ? Les dieux vivaient encore parmi les hommes dans de grands palais. Ils mangeaient de la chair, ils buvaient du vin, ils ne travaillaient pas. Ils voyageaient dans des chars dorés tirés par dix chevaux. Et les hommes dans leur folie s’efforçaient de les imiter en se forgeant des inventions étonnantes, en exigeant les luxes les plus absurdes. Ils avaient pris pour eux tous les droits sur les femmes et les enfants. Les médecins et prêtres disaient, non, une femme ne doit pas se comporter ainsi pendant la grossesse, voici ce qu’elle ne doit pas manger, voilà ce qu’elle ne doit pas toucher. Ils intervenaient avec des outils carnassiers à la naissance, ils secouaient l’enfant par les pieds, ils décidaient s’il était assez sain et fort pour se mesurer avec les dieux, s’il méritait de vivre. La plupart des filles étaient éliminées. Les femmes ne valaient rien. Ici, elles sont tout. Ma mère nous apprend, je travaille, et tu m’aimes, mon enfant chéri, mon petit bonheur. Bientôt, la sagesse de ta grand-mère te sera utile, quand le temps arrivera pour ton bébé de venir nous trouver, comme elle m’a servie quand tu es née. Le travail commence doucement, et devient de plus en plus rapide et de plus en plus fort. Les animaux savent faire, sans avoir appris. Pour toi, ce sera peut-être une chèvre ou une lapine qui te guidera. Ou une renarde comme tes cheveux sont un peu roux ! Mais ne deviens pas un oiseau ou un lézard, parce qu’ils ne donnent que des œufs, ce ne sont pas de vraies naissances.

A ta naissance, j’ai eu l’aide de l’oTheodorKittelsen_Kvitebjorn_Princess_on_bearurse. J’ai grogné, j’ai mangé des myrtilles que ma mère m’a apportées. Je n’ai pas eu peur, et quand j’avais mal, je rugissais pour que la souffrance m’épargne et saisisse l’ourse. Tu es sortie facilement, comme un petit ourson roule hors de sa tanière quand il joue. Ne pense pas à la mort. Ne pense pas au sang. Pendant le passage dans le canal de vie, il s’établit une connaissance entre l’enfant et la mère que rien ne peut détruire. Une fois que tu es née, je t’ai léchée, car la mère ourse donne sa forme au petit en le léchant. Je suis redevenue femme en te voyant, en voyant que tu n’étais pas un ourson, mais une jolie petite fille. Au lieu d’une fourrure, ta peau était lisse et claire. Au lieu d’un moignon de queue, tu avais un petit bouton rose entre les jambes. J’étais joyeuse de te voir. Je suis toujours heureuse de te voir, ma fille chérie. Si tu as un garçon, tu décideras si tu veux le faire vivre. Les garçons en grandissant partent, ils se mettent en bande, ils tuent, ils volent. Les filles restent et prennent soin de nous. Je vais encore te masser entre les jambes, ta grand-mère a préparé pour toi un tendre mélange, fait de noix pressées et d’herbes emmêlées. Adoucie, ta délicate dentelle s’étendra finement pour nous faire don de l’enfant quand le moment viendra. Puis tu te reposeras, pendant que je ramasse les châtaignes qui nous feront survivre l’hiver.

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