48ème fil: Des champs aux récoltes de la mer

J’étais toute seule. On m’avait raconté la mer, mais je ne l’avais jamais cru. Elle ne finissait pas. Chez nous, la vue était toujours masquée par un mur, un arbre, une colline. On pouvait croire que le monde était petit. L’eau, on n’en trouvait qu’au fond d’un puits ou dans une ornière après la pluie. Je regardais cette grande étendue, si c’était une plaine de terre, on y ferait pousser du blé, mais on ne pouvait même pas la boire. J’appris plus tard que les récoltes de la mer sont abondantes et faciles.

J’aurais pris plaisir au voyage qui m’avait amené là, aux paysans qui nous accueillaient sur la route, si ce n’était ma rage de devoir partir. Chez nous, les bébés ne sont pas toujours nés de femmes mariées, mais le nouveau prêtre, doux et dévoué, les a tous convaincus que la chair est péché du diable. Nous avons marché longtemps. Tôt le matin, tard le soir. Mon père ne disait rien, son visage sombre et fermé comme un bigorneau. Enfin, nous sommes arrivés au bord de l’eau, par une nuit sans lune. On ne la voyait pas, on entendait juste une immense rumeur. Le matin, après avoir dormi sur la plage, mon père m’a dit:
– Regarde, là-bas, ce village, nous y avons de la famille. Demande, on t’aidera.
– Tu ne viens pas avec moi ?
– Non, je rentre.
– Nous sommes si près. Viens avec moi, père, s’il te plait, viens. Je ne les connais pas, je ne sais pas comment sont les gens, ici, comment ils vont m’accueillir, je serai muette de peur.
– Tu iras seule.
– Ils vont croire que vous m’avez laissé faire le voyage sans escorte, comme une vagabonde.
– Ta honte t’appartient. Si on te traite trop mal, tu peux revenir.
Il est parti. Il s’est retourné une fois, je ne sais pas pourquoi. Je ne l’ai plus revu. Le bébé non plus, je ne l’ai plus vu, il était resté avec ma mère. J’étais seule sur le sable, comme un poisson qu’une vague a rejeté.

Les yeux pleins de larme, je tardais à me diriger vers le village. Je ne remarquai pas tout de suite un homme qui arrivait dans barque, éclairé par derrière par le soleil du large. Il ne m’a pas vue tout de suite non plus, faisant glisser son embarcation sur la plage. Des poissons argentés frétillaient au fond, si nombreux qu’ils avaient l’air d’avoir été multipliés par un miracle. Les yeux de l’homme aussi avaient des reflets argentés. La douceur éclairait son visage, aux traits pourtant durs et carrés. Ses jambes étaient costaudes, son torse nu luisait de sueur. Quand enfin il m’a vue, il n’a rien dit. Il m’a regardée longuement, comme si j’étais un bel arbre d’une sorte inconnue. Enfin, il a parlé, avec son drôle d’accent qui bientôt me semblerait si naturel:
– Tu as faim?
Il a fait un feu sur la plage et a grillé quelques poissons. Nous les avons partagés en silence. Dans notre pays de champs, il faut travailler dur pour manger, ce n’est pas comme la pêche qui vient avec peu d’effort. La survie du paysan dépend de la taille du lopin, alors on cache les femmes, on les voile, on les emmure.

J’avais un peu d’argent que m’avait donné ma mère dans un torchon roulé et du linge brodé. Je n’ai pas dit à ton père pour le bébé. Quand il a remarqué mes têtons élargis, il ne m’a rien demandé. Toi, c’est normal que tu saches, que tu saches le lot des femmes, mais ne le raconte pas. Je suis devenue sa femme, il est devenu mon homme. Je suis fière de lui, même si son dos n’est pas très droit, parce qu’il pêche et me bat peu et il est fort.

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