46ème fil: Ah si je pouvais soulever ces poltrons

    Medieval book art miniature

Les dossiers capitonnés accueillent leurs dos, des coussins confortables cajolent leurs fesses. Nous, nous sommes assises tout à l’arrière sur des bancs durs, fais attention que des échardes ne t’écorchent pas les mains. Leurs appuie-têtes, plus haut que leurs capets, ne servent à rien qu’à nous enlever la vue de l’autel. Tu vois comme la dame est grasse, comme sa peau est blanche et délicate. Ma peau aussi est blanche mais personne ne s’en réjouit. Leurs enfants, avec leurs joues roses au lieu d’être grises ou jaunes comme les nôtres, meurent aussi, mais moins. Nos hommes acceptent. Nous devons nous soumettre, nous devons obéir au seigneur, au bailli, au prêtre. Chut, le bedeau nous regarde. Chut, les voisins nous écoutent, ils nous dénonceraient. Le prêtre aboie de sa chaire que les pauvres sont plus proches de dieu, mais personne ne l’écoute. Même lui, il ne s’écoute pas quand il louche sur les bijoux du seigneur et sur les ripailles de sa table. Du temps où elle vivait encore, ma mère avait quatre écus d’or tout scintillants, je les ai vus. Mais ils sont partis, avec les mauvaises récoltes, les impôts, le charbon pour les hivers trop froids. Notre masure prend la pluie, nous manquons de nourriture, nos habits sont usés et sales. Moi aussi je veux assez à manger, je veux des bonnes couvertures, une belle paillasse.Woman with mask, performance artist
Si nous répartissions les biens, le grain et les terres, nous y gagnerions tous, sauf le seigneur et sa femme qui auraient un peu moins, qu’ils s’en contentent, pardi. Mais si je dis à nos hommes, nous pourrions nous mettre tous ensemble et culbuter l’ordre des choses, ils pensent que je suis une vieille folle. Ils disent, c’est inchangeable, l’église le dit, c’est ainsi, il n’y a qu’à accepter que les maîtres dominent les pauvres. Ils craignent que, s’ils n’obéissent plus aux seigneurs, les femmes suivent l’exemple et se rebellent contre leurs hommes. Ils aiment l’ordre des choses. Au moins, mon cousin qui est parti dans la forêt, qui a rejoint une bande du côté du col, n’a jamais obéi à personne ! Ah, si je pouvais, pieu au poing, soulever tous ces poltrons pour prendre le château! Je te fais peur. Peut-être que ce ne sont que des paroles inutiles et dangereuses. Je m’effraie aussi, mais pour toi, j’oserai.

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