42ème fil: Tu me tuerais si tu devais?

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La patronne lui montrait celle qu’elle voulait. Parfois, ma mère disait, non, prenez celle-ci qui produit moins d’oeufs.
Mais la patronne n’était jamais d’accord.
– L’autre est plus grasse.
Puis elle partait. La poule ne savait pas ce qui l’attendait, mais elle n’aimait pas être empoignée, elle essayait de s’échapper. Ma mère m’expliquait :
– Protège-toi avec un vieux torchon.
Elle passait dans son tablier un gros couteau emprunté à la cuisinière.
– Pourquoi la cuisinière ne tue-t-elle pas elle-même sa volaille?
– Si elle t’entendait ! On me fait revenir des champs. Je passe le reste de la journée tranquillement ici. Ils me laissent prendre les intestins.
– C’est mauvais.
– C’est de la viande.
– Tu me tuerais aussi si tu devais ?
– Tiens-lui les pattes.
– Non, non, non, je ne veux pas. Aïe.
Elle m’attrapait par les cheveux quand j’essayais de m’échapper. Je tenais les pattes du bout des doigts. D’abord, elle coinçait le bec et pinçait les narines. Un moment. Ça fatiguait la poule.
Je lui demandais:
– Ça lui fait mal?
– Non.
Mais moi il me semblait voir dans ses yeux qu’elle avait mal.
– Si tu me bouchais le nez et la bouche, qu’est-ce qu’il se passerait  – Serre plus fort les pattes, elle ne va rien te faire.
reine-antique-seins-nusantique-queen-dessinLes poules ont une petite tête et un gros corps, moi j’avais un petit corps et une grosse tête. Comme tous les enfants. Ma mère coupait la tête. Le sang giclait par gros jets, les pattes griffaient, les ailes s’envolaient. Ma mère tenait la poule sans tête sur ses genoux, où elle m’asseyait parfois si je m’étais fait mal ou quand nous n’avions pas assez à manger. Son visage, comme quand je cherchais refuge contre sa poitrine, était à la fois doux et dur. Longtemps, longtemps, ça n’en finissait pas, jusqu’à ce que les pattes et les ailes se tiennent enfin tranquilles. La tête gisait sur le côté, morte bien avant le corps. On l’utilise juste pour la soupe.
Ensuite, elle bouillait de l’eau si la patronne et la cuisinière ne la voyaient pas, parce c’était du gaspillage de charbon, disaient-elles. Elle versait l’eau sur le corps, comme nous venons de faire, pour faciliter l’arrachage des plumes. Je devais l’aider. Ça puait, j’avais envie de vomir. On garde les plumes, on les lave, on les fait sécher pour les lits des maîtres.
Le couteau, on l’enfile dans le ventre, ici, tu vois ? Les tripes sortent d’abord. Ça pue encore plus. Je voulais partir. Ma mère me jetait un regard de côté:
– N’essaie pas de filer.
Je devais plonger les intestins dans l’eau bouillante pour les nettoyer avec un bâton. Après il faut souffler de l’eau dedans, pour bien tout enlever.
Ma mère disait:
– Arrache le foie et le coeur. Sans les abimer.
Je regardais dans l’ouverture béante. L’odeur me crispait les narines, me râpait la gorge, me vrillait le crâne comme un vers dans une souris morte.
– Allez, dépêche-toi.
Je glissais ma main dedans, je ne savais même pas ce que je touchais, on ne devrait pas mettre sa main dans un corps, il y avait peut-être du caca, il y avait en tout cas du sang, de la moque, du pipi. Je glissais ma main, plus haut, et si l’ouverture se refermait sur ma main ? et je sentais des chairs molles qui glissaient sous mes doigts. Il fallait que je tire fort. Ma mère riait en me regardant.
– Tu y es presque! On demandera à la cuisinière qu’elle te donne les poumons.
Parfois, quand elle tranchait le ventre, un oeuf apparaissait au milieu des chairs jaunâtres et rosacées qui tremblotaient. Ma mère l’escamotait en regardant autour d’elle. Elle me soufflait:
– Va vite le gober, sans te faire voir.
Je rinçais l’oeuf dans l’eau bouillante, avant que ma mère ne pense à me gronder. J’allais le gober. C’était bon. Si fade, on n’aurait jamais cru que ça sortait d’une poule. Le mur qui me cachait était en ruine. Il restait des bouts d’une belle image faite de petits cailloux, avec des dames qui faisaient de la musique, qui dansaient, des rubans, des paons, des biches. C’était peut-être le paradis, je ne sais pas. Des barbares avaient pris ce qu’il restait de la maison, ils étaient nos nouveaux maîtres. Les gens disent que nous aussi, nous descendons de barbares. Qui sait ? Quelle importance de nos jours ? Les seigneurs sont tous les mêmes, sauf que les barbares sont un peu plus méchants et on ne comprend pas ce qu’ils disent. Ils avaient fait installer une chapelle dans une belle pièce avec un plafond arrondi, nous y allions quatre fois l’an. Mais ma mère n’y allait que parce qu’elle devait. Elle ne priait pas à la maison, elle disait qu’elle avait sa propre église et partait dans la forêt toutes les quatre semaines avec sa soeur ou une cousine. Elles emportait du feu dans un pot en argile. Elles avaient aussi des pièges à lièvre et à bécasses. Maintenant que les étés sont moins chauds, les bécasses restent toute l’année. Souvent elles en rapportaient quand elles revenaient au petit matin. J’aurais aimé les accompagner, mais elle me disait seulement quand tu seras une femme. Je ne suis jamais allée, parce que la villa a été vendue à un couvent et nous nous sommes engagés sur une autre ferme.

Toi aussi, tu auras l’oeuf, promis, si nous en trouvons un dans cette poule ! Quand je revenais après avoir enterré la coquille, le corps flasque et faible dodelinait entre les mains puissantes de ma mère. Son ventre ressemblait au mien, même s’il était plus bombé, avec sa peau de vieille femme. Ses cuisses ressemblaient aux miennes, même si elles étaient plus courtes. Ses ailes ressemblaient à mes bras, quand je suis très fatiguée, même s’il manquait les mains. Son trou ressemblait au mien. Tout à fait.
– Un jour, tu te marieras peut-être, tu auras des enfants. Si ton mari est riche, tu auras des poules.
– Je ne me marierai jamais, je n’aurai jamais de poules.
– Pourquoi ?
– Je ne veux pas d’enfants qui naissent dans des oeufs.

Mais maintenant, j’aime manger le poulet. Seulement une fois l’année, j’en mange, quand le maître célèbre la fête de son saint, nous mangeons tous du poulet. Celui-ci, quand nous aurons fini de le plumer, nous ne le savourerons pas. La cuisinière le rôtira ce soir, et à l’odeur, le fond de ma bouche croira jouir de la graisse qui perle sous la peau rôtie, de la peau encore rosée sous l’aisselle, des fins filets qui se détachent du dos. Je les goûterai mais je ne les sentirai pas dans mon ventre.

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