45ème fil: Les hommes ne portent pas leur grands-pères dans leurs corps.

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Les hommes nous disent qu’il y a au fond de leur semence un minuscule être humain qui pousse une fois planté dans le ventre des femmes. Toi, tu me ressembles comme la tranche d’une moitié d’oignon ressemble à l’autre moitié. Regarde celui que je viens de couper, avec ses cercles tout pareils. Maintenant, jette-les dans la soupe. Comment aurais-tu pu exister ainsi dans la semence de ton père ? Parce qu’il était destiné à me féconder ? Je ne sais pas, peut-être est-ce ainsi. Mais ce qui est sûr, c’est que Grand-Mère est encore en toi alors qu’elle n’est plus ici-bas. Tu te rappelles ta grand-mère, n’est-ce pas? Dans le souvenir qui se loge au fond de ta poitrine, la trace d’une toute petite personne déambule, qui fait son pain comme tu l’as vue faire tous les jours, qui traite les plaies avec ses cataplasmes, qui caresse la tête d’une brebis, qui raccommode un chiffon, qui se gratte le menton, elle se grattait toujours là, où poussait ses poils ! Cette femme que nous avons aimée ne nous est pas perdue. Elle disait, dans la forêt, nous étions fortes, nous avons appris. Il faut se souvenir. Tu portes Grand-Mère qui portait sa grand-mère dans son foie, dans ses poumons, dans son ventre, ainsi que sa grand-mère et ainsi de suite les grands-mères des grands-mères. Elles sont plus fortes que nous autre pauvres femmes dans le monde furieux des hommes parce qu’elles ont le pouvoir du souvenir et des esprits de l’au-delà. Les hommes ont la force du monde, mais pas celui des esprits, ni celui du souvenir, ils ne portent pas leurs grands-pères dans leurs corps.

Hermine_David_self_portrait_Quand tu rêves, les femmes anciennes viennent te rendre visite, parfois sous la forme d’une grenouille ou d’un noisetier, ou d’une enchanteresse bien sûr. Fais attention, parce que certaines mentent ou te jouent des farces, mais les autres te confieront leurs traitements, leurs recettes, des formules secrètes. Peut-être que tu apprendras même à tisser ! Pouah, cette coquine de fumée me poursuit pour me piquer les yeux ! Les visiteuses de tes rêves connaissent le futur, le présent et le passé qui font ensemble une boucle. Le monde a toujours été pareil, depuis que nous avons été chassées du jardin d’Eden, depuis que nous avons été privées de ses pommes d’or. Les paysans disent :
– Le monde va de plus en plus mal parce que les jeunes de nos jours pèchent pire que nous. Les épis portent moins de grain, la rouille, le charbon et le mildiou nous enlèvent le manger. Les barbares se sont installés sur nos terres, les femmes n’obéissent plus, les hivers deviennent de plus en plus rudes, les étés avares, la pluie, le vent et le soleil nuisent au lieu de féconder la terre.
Les seigneurs, eux, roucoulent :
– Le monde est meilleur grâce aux enseignements de l’Eglise, grâce aux lois, aux corvées, aux fortifications que nous élevons, grâce aux milices qui repoussent les barbares, grâce à nous.

Nos grands-mères disent non, non, le monde se balance au rythme des ans et des siècles, toujours pareil, avec les poèmes, les guerres, les royaumes qui se font et se défont comme les nuages dans le ciel, mais la douleur reste la même, et le plaisir aussi, vert et tendre, le plaisir qui pousse entre nos mains.

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