36ème fil: La vieille femme au fond du ravin

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Plusieurs fois, nous avons vu au loin une vieille femme dans la forêt, qui dormait au fond d’un ravin. Un jour, Maman l’a ramenée, sans rien nous expliquer, pour qu’elle vive avec nous dans la grotte. Nous lui avons donné à manger, elle était si maigre. Nous aurions dû avoir moins en partageant, mais elle nous a appris à récolter le miel en enfumant les ruches. Nous en mettions partout, dans le lait de chèvre, sur les galettes, nous le léchions sur nos doigts, nous n’avions rien mangé d’aussi bon. Elle savait des chansons, des petits jeux. Elle me tressait les cheveux et y piquait des corolles, comme si j’étais une princesse. Quand je lui ai demandé, elle ne se rappelait plus son nom, cela faisait trop longtemps. Je l’appelais « Coiffe Blanche», je n’avais jamais vu personne avec des cheveux blancs :
– Coiffe Blanche, où vivais-tu avant de venir dans la forêt, est-ce que tu te louais dans les fermes, comme nous ?
– Il n’y avait rien, avant la forêt. Certainement pas une personne qui vivait sur un domaine, qui était mariée à un intendant bon et droit, avec cinq beaux enfants, des cousines, un vieux père, des amies, des voisines, une couronne de seigle sur la porte.
– C’était toi ?
– Oh non, non, ce n’était pas moi. Je me la rappelle à peine.
– M’aurait-elle aussi prise dans ses bras, doux, tout doux, quand j’ai peur des loups, si elle m’avait connue ?
– Son coeur et son âme étaient pleins à déborder, il n’y aurait peut-être pas eu de place pour toi, tu as raison. Tu as rempli un grand vide quand je t’ai connue, même si je n’ai plus grand chose à donner. Cette personne riait, tu comprends, cette personne croyait au lendemain, cette personne apprenait des chansons à ses filles. Aimerais-tu entendre une chanson ?
Oui, apprends-moi encore une chanson, Coiffe Blanche!
Vieille_dame_digne_old_lady_Florine_StettheimerNous fouillions en chantant la forêt à la recherche des herbes qu’elle connaissait. Elle aimait même les fleurs qui ne servaient à rien, elle m’aimait moi, qui n’étais ni sa fille ni sa nièce. Quand la vieille femme est morte, j’ai beaucoup pleuré, elle avait été bonne avec moi, plus que ma grand-mère qui ne s’inquiétait que de ses bébés à elle. La vieille femme m’a tout appris. Regarde les plantes que j’ai cueillies. Trie-les, comme je t’ai appris. Celles qui guérissent les fièvres vont à sécher là, plus loin, à l’entrée de la grotte. Nous mangerons les autres après les avoir fait bouillir pour boire leurs esprits. Au fond, bien au sec, nous remisons les noix, les noisettes, les châtaignes. Il faut faire attention que les animaux ne nous les prennent pas. Les hommes ne les convoitent pas, c’est trop de travail de les manger, ils ne veulent que les chèvres, ou nos corps.

Ambiguous_Centaur_ambiguCoiffe Blanche me disait qu’autrefois, il y a longtemps, les hommes faisaient vivre leurs femmes et leurs enfants avec des récoltes ou avec leur bétail, qu’ils construisaient des temples, qu’ils se mettaient d’accord sur des lois. Mais de nos jours, rien ne dure, tout est volé, tout est pillé. Si tu entends des chevaux, il faut te cacher. Si tu vois un homme, il faut te cacher. Sauf si tu veux multiplier ta vie. Sans enfants, ton écuelle sera plus pleine, mais que seras-tu? Que deviendra le savoir que je t’ai transmis? Et les chansons ? Et le miel? Moi je t’aiderai à élever tes bébés, je les emmènerai loin de ton sommeil au moindre pleur et les rendrai à ton étreinte quand ils seront toute fossette. A deux, nous trouverons à les nourrir, à les soigner, nous leur apprendrons les petites astuces que ma mère a imaginées et ma grand-mère et les autres avant pour vivre mieux. Et plus tard, lorsque je serai toute courbée sur un bâton et que les enfants auront grandi, ce sera ton tour de t’occuper de moi. Tu m’enterreras bien profond après ma mort, pour que les chiens ne se repaissent pas de mon corps. Ensuite, tes filles, parce que les garçons partent, pillent et volent, tes filles te soigneront, comme moi je me serai occupée d’elles, comme toi tu te seras occupée de moi, et ainsi de suite, tour à tour.

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  • René levary
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    Il faudra te trouver une maison d’édition pour livres d’enfants.Dimanche dernier la foire du livre à Hong Kong aura attiré au dessus de un million de visiteurs inclus moi même. La section pour livres d’enfants était très visité.

    • Arabella Hutter
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      Un million de visiteurs, c’est impressionnant! J’ai une “agente” qui va s’occuper de représenter Le Fil, enfin plutôt The Thread, on va voir quelles maisons d’édition sont intéressées!

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