40ème fil: L’eau a lavé nos crimes


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Ma mère était forte, trop forte. Elle coupait le bois, elle faisait le feu. Nous avions chaud, l’hiver, plus chaud qu’ici. Mon père nous nourrissait de chasse comme des païens. Mais il faisait aussi pousser du grain dans de petits bouts de clairière que mon grand-père et mon père avaient débroussaillées ici et là au fond de la forêt. Nous mangions à notre faim. Nous ne parlions pas, nous ne chantions pas, nous ne priions pas, parce que nous ne savions pas. Personne ne venait jamais. Puis un jour, un moine est arrivé de son île lointaine et s’est fait une hutte aemily_mary_osborne_interior_familyu milieu de la forêt. J’emmenais mes frères et mes soeurs, nous nous cachions derrière des fourrés pour l’espionner. Efflanqué, il priait à genoux sur des épines alors que ses cheveux flottaient autour de sa tête comme un nuage. Une jolie croix en métal était accrochée à un tronc.

Il s’est mis à nous rendre visite, et mes parents, prie avec moi que dieu accueille leur âme, lui servaient à manger malgré ses protestations. Il les sermonnait, avec des mots étranges et sacrés dont le son était tout différent des nôtres.
– Les hommes doivent vivre ensemble, avec des lois qui les gouvernent et des règles de courtoisie qui les éduquent. Ils peuvent élever leur âme sous la férule du prêtre, comme les brebis dans le bercail sont protégées du loup. Ils confessent leurs péchés en espérant qpaula_mendersohn_becker_don_quichotteue dieu leur pardonnera. Si vous ne vous débarrassez pas des vôtres, les diables vous prendront après la mort.
Il savait ! Il avait deviné les crimes de Grand-Mère. Notre vie d’abondance dans la clairière n’était pas méritée.
– Nous sommes mieux loin des hommes, répondit mon père. Ici, tout est tranquille, personne ne nous bat, personne ne nous vole, personne ne me prend ma femme.
– Si, si, je m’interposai, il faut que nos péchés soient pardonnés.
– Les hommes sont mauvais, ils ne respectent rien, dit ma mère, en lui resservant de la soupe.
Au moins, faites baptiser les enfants, protégez-les des diables de l’enfer, qui risquent de les prendre pendant leur sommeil.
Je m’accrochai à mon père.
– S’il te plait, j’aimerais être pardonnée !
– D’accord, baptisez-les.
– Je m’incline devant la grâce du seigneur. Il me faut de l’eau bénite.
– Vous en bénirez ?
– Je ne peux pas. Seule celle du monastère vous sauvera. Vous irez en chercher.
– J’essaierai, dit mon père.
Mais c’était loin, ma mère ne voulait pas qu’il parte si longtemps, elle avait peur pour lui et peur pour nous. Mon père, bénie soit sa mémoire, disait que l’eau nous protégerait des bandits et des maladies. Et ma grand-mère qui était mourante murmurait, oui, oui, il faut baptiser les enfants, que nos péchés soient lavés. Quant à moi, je suivais ma mère pas à pas, l’empêchant de travailler, pour la supplier de sauver nos âmes.

gwen_john_deserted_interiorQuand mon père a rapporté l’eau, elle brillait d’une lumière miraculeuse. Ma soeur qui se plaignait toujours a remarqué qu’elle sentait un peu la chèvre à cause de l’outre, dieu lui pardonne. Ma mère m’a envoyée chercher le moine dans sa hutte. Il nous a béni de longues prières alors que mes frères et soeurs baillaient. Moi, je répétais tout bas, pour me souvenir des formules. Les gouttes qu’il a répandues sur nos petites têtes se sont changées en étoiles scintillantes. En même temps, il faisait des signes secrets avec sa croix d’argent. Nos parents, silencieux, assistaient tête baissée, mais sans joindre les mains, parce qu’ils ne savaient pas. Ma mère a rôti un lapin qu’elle avait élevé et le moine a bu le vin que mon père lui avait rapporté. On ne l’a plus jamais revu. Je me suis rendue à sa hutte plusieurs fois. Il ne s’y trouvait plus, mais ses affaires jonchaient le sol, la croix, un gobceltic_woman_cross_croixlet cabossé, une couverture toute tachée de sang. J’ai pris la croix, il n’en aura plus besoin, c’est sûr, a dit mon père. Tiens, ma fille, embrasse-la. Mes parents m’assuraient qu’il était retourné dans son île parce que ça manquait d’âmes à baptiser dans notre coin, mais moi, je ne les ai pas crus. Il ne serait jamais parti sans sa croix. Monté au ciel en sainteté, il est avec le seigneur et nous regarde.

Les diables sont arrivés un soir d’hiver, avec leurs chevaux et leurs sabres et leurs casques cornus. Dans le chaos de l’attaque, j’ai pu ramasser l’outre d’eau bénite, ce qu’il en restait, et me réfugier sous un arbre creux. Ils ont tué mon père, mes frères. La neige s’est salie sous les sabots de leurs montures, le sang et les défécations. Ils ont tout pris. Le grain enterré sous le lit, les outils, les couvertures, les oies, les lapins, ma mère et ma soeur. Depuis ma tanière, j’ai tout vu. Alors je suis venue me louer sur ce domaine parce que nous sommes plus en sécurité ici, que dieu nous garde en bonne santé. Et puis il me reste de cette eau qui m’a sauvée des bandits et qui te protégera aussi, nous avons la croix du moine, rendons grâce à l’éternel pour les bienfaits de notre piété.

 

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