26ème fil: La petite fille souffre des bleus de sa mère

Tableau huile Berthe Morisot mère, fille et arbre homme gifle femme Tapisserie Bayeux Sofonisba_autoprotrait mourante_Venus-de-Willendorf
Quand il rentrait, elle courait le servir. Se jetant à terre, elle lui ôtait ses sandales, essuyait ses pieds, lui présentait un verre d’eau, un linge humide pour le rafraîchir, un plateau d’argent avec des douceurs, jusqu’à l’agacer par ses préventions. Comme s’il risquait de la vendre au plus offrant. J’aurais voulu comprendre. Ma mère a pu épouser mon père, pensait-elle, grâce à une dot à l’origine mystérieuse, alors que le secret de ses origines aurait dû effrayer tout prétendant respectable. Une nuit où mon père est rentré tard dans la nuit, j’ai entendu du bruit, des grognements de bête sauvage. Je me suis hasardée jusqu’à la porte de notre chambre, et j’ai vu mon père qui secouait ma mère dont le visage était en sang. Je me suis approchée, tout doucement, j’avais peur. Ma mère s’est penchée de mon côté, sans quitter mon père du regard, elle a soufflé :
– Retourne te coucher. Tout de suite.
Mon père, après avoir lâché ma mère, s’est dirigé vers moi, les yeux injectés de sang. J’ai couru jusqu’à ma chambre, furieuse. Les gémissements ont continué, jusqu’à ce que je me cache la tête sous une couverture et que je ne les entende plus. Le lendemain, ma mère avait la tête couverte de meurtrissures, ainsi que les bras et même les pieds. Le reste de son corps était dissimulé par ses habits. Je me suis précipitée vers elle, je l’ai encerclée de mes bras, j’ai couvert ses mains de baisers.
– Mais pourquoi? Pourquoi? Alors que tu es si bonne et si docile?
– De quoi parles-tu? Ne t’inquiète pas de quelques bleus, ils guériront vite.
– Ils ne te font pas mal ?
– Mais non, pas du tout.
– Hier soir, tu saignais, j’ai vu ! Ne le laisse plus faire, s’il te plait, je ne veux pas que tu saignes.
– Je n’avais pas bien préparé le repas, j’avais enlevé trop de couches aux ognons, tu comprends, au lieu d’éplucher juste la pelure brune. Ton père a vu la chair gâchée dans le seau, ma négligence l’a irrité.
– Il ne faut pas que tu gâches la nourriture !
– Tu as raison, je ferai attention la prochaine fois.
Je me suis serrée plus près et levai mon visage vers le sien :
– Je t’aiderai. Tu me laisseras t’aider ?
– Bien sûr, bien sûr.
– Et il ne te fera plus mal ?
– Il ne me fera plus mal.
– Est-ce qu’il l’a fait, avant ? Je me rappelle que…
– Maintenant, vraiment, ça suffit. Va dans ta chambre, s’il te plait.
Par la suite, quand je voyais son visage et ses bras meurtris le matin, ça me coupait la faim. Je me palpais le front, les joues, le nez, j’avais l’impression qu’ils étaient aussi contusionnés. Si je disais quoi que ce soit, si je voulais l’étreindre même, elle menaçait de m’envoyer chez une cousine. Alors, j’ai arrêté, même quand son bras a été cassé et qu’il est resté tordu par la suite. Nous ne nous sommes plus jamais embrassées, ni même touchées. Elle s’est éteinte peu à peu, comme un feu qu’on n’alimente pas. Elle ne parlait plus, elle s’occupait à peine de la maison. Mon père aussi s’est éteint. Il n’était pas si vieux. Il restait assis à ne rien faire sauf quand il se mettait dans des rages indicibles où il maudissait les dieux et cassait des objets, mais il a arrêté de battre ma mère, comme s’il n’avait plus l’énergie. Il ne lui parlait plus non plus. Ils étaient les deux comme des tas de cendres dans un coin qu’on aurait oublié de balayer.

J’étais ravie de partir quand ton père m’a épousée. Mon frère, qui vivait encore, ne s’inquiétait que de jeux et de chasse. Les esclaves en profitaient. L’intérieur était négligé, les objets précieux disparaissaient. A sa mort, tout a dégringolé encore plus vite. Peu après, tu es née et ton père m’a permis d’aller leur rendre visite. Je t’ai mise sur les genoux de ma mère. Elle a semblé revivre, ses yeux se sont allumés, ses traits qui s’étaient pétrifiés par l’hébétude se sont adoucis.Schjerfbeck_Enfant-regarde-fenêtreElle t’a prise dans ses bras, elle t’a bercée, elle t’a chanté une chanson tendrement, et tu étais toute calme sous son étreinte. Le lendemain, elle a fait dénicher à l’esclave des jouets qui avaient été remisés depuis notre enfance, dont cette poupée que tu cajoles sur tes genoux. Et quand j’ai dû t’emmener pour retourner chez nous, elle a éclaté en sanglots. Je ne l’avais jamais vue pleurer. Elle a refermé la porte sans me laisser la consoler. Elle est morte peu après.

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