20ème fil: Leur bateau était d’un luxe inouï

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On disait que leur bateau était d’un luxe inouï. Quand elle nous rendait visite, c’était comme si elle n’était pas ma mère, mais une connaissance aimable. Je ne lui manquais pas, alors que moi, j’aurais tant donné pour que ma mère me soit rendue, qu’elle me cajole comme lorsque j’étais petite. Elle avait tout oublié de mon père, mon vrai père, le héros. Je les imaginais, elle et son mari, sur le pont, le soir, alors que les musiciens jouaient pour eux, et que les courtisanes dansaient. Allongés sur des
Emily Mary Osborn Gouvernante:Governesse couches recouvertes de coussins moelleux, ils se nourrissaient l’un l’autre de friandises, de boissons fraîches. Ils riaient gaiement et se chatouillaient. Aux escales, les gens de qualité leur rendaient visite, leur apportant comme tributs les trésors du désert, dates confites, fioles de liqueurs, passereaux enchaînés, plateaux en marqueterie couverts de pâtisseries. Moi, je devais me satisfaire de galettes de farine et d’olives prises sur un escabeau à la cuisine. Mes deux frères étaient chez mes grands-parents à se faire choyer, ils n’avaient pas à surveiller des petits enfants criards, eux, ni à éventer les visiteuses de marque.
Je n’avais personne de mon âge avec qui parler. Ma tante m’employait comme dame de compagnie une fois les enfants couchés, m’assommant avec ses histoires de servantes et de fournisseurs malhonnêtes, tandis que les oiseaux du fleuve chantaient dans le crépuscule en survolant leur bateau, et que ma mère et son mari écoutaient les poèmes des nomades engagés pour la croisière. Ma tante m’assurait que je manquais de reconnaissance, que ma mère avait tout fait en son pouvoir pour assurer mon bien-être. Mon sort, comparé à tous ceux autour de moi, me semblait moins qu’enviable. Mon père était mort en campagne. Pourquoi? Pourquoi lui quand les autres étaient revenus ? Ce ne sont pas les chefs, mais les mercenaires qui doivent mourir ! Alors, dans mon abattement, le mariage m’apparut comme la seule échappatoire. Je pensais que je vivrais enfin, comme ma mère avec son mari, que je connaîtrais enfin la satisaction.
Lemaire_Jeanne_Scène-dans_trainOn m’a trouvé un époux facilement, ma mère s’étant assurée que j’hérite en partie des biens de mon père. Arrête de te tortiller, ce n’est pas si pénible et cette esclave manie particulièrement bien le fil à épiler. J’étais enchantée de quitter la maison de ma tante, maîtresse désormais de ma destinée ! La déception a été rude. Je découvris comme il était ardu de diriger, si jeune, une maison pleine de serviteurs mal disposés, de négocier avec des marchands rusés, de prévoir, de déjouer, de dire non. Normalement, on compte sur sa mère pour ses conseils et sa protection, mais la mienne était retournée voguer avec son conjoint, et je suisSchjerfbeck portrait long col retombée dans une solitude plus complète que chez ma tante avec laquelle au moins j’avais pu converser.
Quant à mon mari, je le voyais peu, sauf la nuit. Il avait l’habitude des courtisanes et s’attendait à ce que je me conforme à ses désirs, alors que la peur et la pudeur me paralysaient. Si tu te maries, il te faudra passer par là. C’est le sort des femmes honnêtes. Veux-tu que je t’explique par le détail ?

 

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