5ème fil: Le rire de ma mère

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Les femmes chantaient en faisant leur lessive à la fontaine. Puis elles partirent mettre leur linge à sécher sauf une mère et sa fille qui nettoyaient de la laine. Elles se turent, parce que les chansons sont plus belles à plusieurs. Au loin, elles entendirent le rire de deux femmes qui devaient s’être arrêtées sous le vieil olivier. La mère s’assombrit.
Le rire de ma mère, ce n’était pas la peine d’y chercher une raison. Elle riait parce qu’elle savait bien comme la vie est dure, surtout pour les femmes. Parfois les femmes meurent quand elles donnent naissance. Les nourrissons aussi meurent souvent. Les hommes ne pleurent pas autant que les femmes, ils travaillent moins aussi. Mon père est mort jeune. Le voisin a quitté sa maison où il vivait avec sa femme et ses enfants pour venir chez nous. Tout le village a dit, elle l’a ensorcelé, ce n’est pas étonnant, elle vient d’une lignée maudite. On ne lui parlait pas, on ne l’invitait pas aux cérémonies, on évitait de la croiser, et nous devions surveiller les poules sans arrêt, sinon elles disparaissaient.

Moi, ma vie est plus aisée, et pourtant je ne sais pas rire comme elle. C’était sa réponse au monde. Son rire remplissait toute la maison, plus rien d’autre n’importait, le lait qui avait débordé, l’hiver qui était arrivé trop tôt, le toit écroulé. Il sentait comme les fleurs qu’elle plantait de chaque côté de la porte, comme les galettes de sésame qu’elle faisait cuire avec du miel, comme sa peau, douce et chaude, quand elle nous chantait une berceuse. Tu ne te souviens pas, mais elle t’a tenue dans ses bras quand tu es née. J’aurais souhaité qu’elle vive longtemps, qu’elle te voie grandir, que je la voie t’aimer comme je t’aime moi, que je te voie l’aimer comme je l’ai aimée.

Quand il faisait chaud, elle nous montrait à nous éventer avec des feuilles tressées de figuier. L’hiver, elle nous soufflait sur les doigts et nous frottait doucement les pieds pour faire monter le sang. Elle savait deviner les présages dans les étoiles, dans les entrailles des oiseaux. Seule la crainte de la guerre qu’elle y lisait l’assombrissait, mais elle ne se laissait pas abattre longtemps. Elle disait, si je m’assieds, qui sait si je pourrais me relever?

Elle ne nous a jamais appartenu, ni au voisin qu’il ne l’en battait que plus, ni à personne. J’aurais aimé posséder un petit morceau, mais personne n’a jamais rien eu, personne n’a jamais pu dire, elle est à moi. Elle a toujours été ailleurs, même quand elle était tellement ici, et s’occupait de tout. Lorsque je l’aidais, elle m’apprenait ses poèmes. Elle en connaissait beaucoup, parce que, si un mendiant de passage en chantait, elle se les rappelait tout de suite, pour ne plus les oublier. Toi aussi tu aimes chanter, comme ta grand-mère. Au moins on peut réciter quand on nettoie la laine, ça fait passer le temps. Ce n’est pas fatigant. Demain, nous aurons fini et nous pourrons la rincer. Nous la ferons sécher et ensuite nous carderons et nous filerons. J’aime filer. Tu apprendras.

Enfant, je voyais la vie de ma mère, son homme qui la battait, tout ce travail, toute cette peine, je pensais, je ne me marierais jamais, jamais, jamais. Ça te fait rire ?

En prime:
Les poules sont introduites en Grèce Antique au VIIème siècle av. J.C. 
http://poulesetcie.com/origine-poule/

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Showing 2 comments
  • dominique rivoal
    Reply

    Dear Arabella

    You write beautifully with very graphic images ! I amazed that you have kept your french up so well… The stories seemed to be based in a country that does not exist, a country that is made up and making up our past.
    I find the “short story form” difficult, i am always left hungry for more, always disappointed to turn the page and realise that this is it… But i guess that this is different, its a blog about mother and daughter relationship….May i give you a title for your next piece? – a beautiful state of understanding……much love
    dominique

    • Arabella Hutter
      Reply

      Merci, Dominique! Moi aussi, j’ai un peu de peine à passer d’une histoire à l’autre, de ne pas développer chacune de ses protagonistes, de leur histoire, de leur environnement. Mais comme je voulais vraiment raconter cette chaîne enchantée de femmes à laquelle nous devons notre existence, je ne me sentais pas le courage d’écrire 100 romans complets!! “A beautiful state of understanding”, j’aime!

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