14ème fil: Ton père a besoin d’une salle de banquet


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De ses mains fines ne sortaient que des ouvrages exquis, qu’elle brode, file, tisse, mélange des parfums. Alors qu’elle était belle, grande, toujours élégante, nous nous montrions pataudes et lentes.Lucarella femme en habit noir dessin b&w Ma mère n’avait de patience que pour ma soeur aînée, parce qu’elle apprenait vite, mieux que moi. Je savais que je n’excellerais jamais. Quand elle était particulièrement exaspérée, ma mère sortait brusquement. J’allais la chercher dans sa chambre, je la trouvais couchée, les yeux au plafond. Parfois, elle pleurait, je n’ai jamais su pourquoi, ça me faisait mal. Elle me laissait lui sécher le visage de son mouchoir et lui baiser les paupières. Puis elle me parlait. Elle me racontait que la ville était immense, qu’un char mettait longtemps à la traverser. Ça me faisait peur, de penser qu’il y avait tellement d’habitants et je n’en connaissais presque pas, seulement ma famille et quelques amies de Maman. Elle me disait qu’il y avait d’autres villes, d’autres mers, d’autres terres lointaines. Je me pelotonnais contre Maman.
–   Arrête. Je ne te crois pas. J’aime notre maison. Ta chambre est si belle, est-ce que je l’aurais un jour ?
–   Mais non, ma chambre n’est pas si belle.
– Maman, qu’est-ce qui te fait de la peine ?
– Chut. Ce n’est rien. Bientôt, nous vivrons dans une autre maison, tu verras. Elle est presque finie.
– Tu pleures parce que nous devons partir ?
–   Non. La maison sera plus belle, plus grande. Celle-ci nous la donnerons à ton cousin pour que lui et ses frères appuient la magistrature de ton père.
– Je ne veux pas partir, j’aime notre maison.
– Ton père est un homme important, il a besoin d’une salle de banquet pour recevoir.
– Je pourrai y aller, aux banquets ?
– Seuls les hommes s’y retrouvent.
– Qu’est-ce qu’ils font ?
– Ils parlent.
– De quoi parlent-t-ils ?
– Tu es trop curieuse, il ne faut pas être curieuse, c’est notre rôle de femmes de ne pas savoir certaines choses des hommes et de la cité et du monde.
Elle prit un bol sur son coffre et m’offrit des biscuits aux graines de sésame qu’elle avait faits de ses mains. Ils étaient si doux, si seulement je pouvais en cuire de pareils.
– Ils parlent de politique et de géographie et d’histoire.
Remedios-Varo-Bankers-in-action-banquiers– D’histoire ! Comme le conteur, avec ses monstres et ses princes et ses dieux ?
– Non. Tu ne comprends pas, tu es trop petite. Ils discutent d’événements, certains anciens, de rois et de guerres, de temples et de monuments, de lois et de poèmes.
– Raconte-moi l’histoire, Maman, toute l’histoire.
– Je ne sais pas.
– Comment tu sais, alors, qu’ils parlent d’histoire ?
– J’ai demandé à un serviteur.
– Si tu lui as demandé, c’est que tu voulais savoir.
Elle se redressa sur son lit, elle essuya ses larmes qui ornaient ses cils comme des joyaux.
– Maintenant, ça suffit. Sois docile, je t’en prie, ne me rends pas la vie plus difficile. Reprends ta broderie.
Tu as visité notre vieille maison, près du port, où habitent nos cousins, elle est moins belle que la nôtre. Mais les souvenirs que j’ai de Maman sont restés là-bas, elle me manquerait moins si j’y vivais. Viens, viens m’entourer de tes petits bras câlins.

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  • Reply

    Impressionnant comme les relations entre femmes et hommes sont toujours si bien décrites et si perceptibles dans ces dialogues entre mère et fille… Bravo !

    • Arabella Hutter
      Reply

      Merci, Eve. J’admire beaucoup ton travail, et ta réaction me fait super plaisir. Particulièrement ce commentaire, parce que c’est un défi d’exprimer le pouvoir des hommes alors qu’ils sont peu présents en personne dans les textes.

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